Chapitre 8
Il arrivait le lendemain matin, à l’aurore, dans cette charmante ville de Buenos Aires. Il avait dormis et mangé comme un nabab, les hôtesses devenaient infirmières et les stewards des psychologues. Une quinzaine d’heures de vols afin de se requinquer et découvrir l’eau tourbillonner dans l’autre sens au fond du lavabo. Un été austral bienvenu pour cet homme franchement fabriqué pour vivre sous les tropiques.
Dès ses valises en mains et la douane passée, Franck sortit à l’air libre et s’installa vulgairement au fond du siège d’un taxi. L’homme comprenait l’espagnol et savait se faire comprendre. Il demandait le centre ville, l’avenue centrale, les quartiers chics et l’hôtel le plus coûteux de la capitale.
Durant le trajet, au beau milieu de cette gigantesque banlieue, il contemplait ce paysage printanier, cette température agréable et par dessus le marché, réveillait son acolyte Jack Logan, la providence née au fond d’un trou et sérieux comme un châtelain. Une confiance absolue, le respect à l’état pur.
Tu as de chance, je viens de me réveiller.
T’as de la chance, j’ai besoin de tes services.
L’arrière fond donnait sur une route bruyante, Franck voulait lui demander de fermer sa fenêtre, mais l’homme se ravisa, il la ferma lui-même tant ce bruit radieux et matinal se confondait avec le moteur de la broyeuse de la machine à café.
Un bâillement saugrenu intervint au même moment, le réveil de l’ours. Les prémisses d’une journée éprouvante, les promiscuités obligatoires.
Uméa Kriten, elle s’installe habituellement à quel hôtel quand elle arrive à Buenos Aires ?
Pourquoi ? T’es déjà là-bas ?
Quel hôtel ?
L’homme tombait des nues. Il en rêvait tant de cette vie de frasques et de paillettes. Le visage face au soleil, les petits poils pubiens à l’air libre et un petit plongeant de tant à autres dans la piscine de l’hôtel.
D’après nos services, elle descend au Marriott Plaza Hôtel.
Au Marriott ! Evidement !
Le petit américain, en son flegme, se méfiait d’une bonne surprise. L’émolument de la vérité. Mais il ne se risquait toujours pas pour interroger son interlocuteur sur ses raisons, l’évidence face à la réponse. Sa timidité remontait à la surface, l’iceberg apparaissait à l’horizon.
Dis ! Il faut m’ouvrir un compte en Argentine, le plus rapidement possible. Arranges-toi pour que je puisse retirer de l’argent dans une heure au grand maximum.
Bien entendu ! Je téléphone au bureau dès notre conversation terminée. Tu comptes rester longtemps là-bas ?
Faut que je courtise une milliardaire, faut donc me mettre le paquet, je n’ai pas le choix.
D’accord !
Après, l’homme pouvait être fier, le taxi se frayait un chemin jusqu’au Palace. Les embouteillages n’en finissaient d’en finir, en s’accordant un plongeon dans la piscine après une séance de sauna, Franck s’attribuait le mérite du guerrier facétieux, le combattant pantouflard mais néanmoins décoré et honoré.
**
Moins de trente minutes plus tard, Franck arrivait à l’hôtel Marriott. Un grand hall d’entrée, des porteurs, un salon de thé, un décor très agréable, même romantique, un grand escalier et un bar en bois travaillé à l’huile de coude. Un charme appréciable, quand on imaginait selon son bon grès le prix à payer pour pouvoir dormir rien qu’une nuit dans l’une des chambres les moins chères de l’établissement.
A ce stade, l’accueil devenait très important, Franck n’avait pas réservé, mais une charmante jeune femme, brune, yeux marron, tout droit sortie de l’école d’hôtesse d’accueil, le reçut en pratiquant un anglais délicat, accessible et fragile.
Une chambre simple ?
Tout à fait !
Franck avait reçu, en entrant en service, plusieurs cartes de crédit à utiliser selon ses besoins et ses envies. Il en profitait donc pour justifier sa fortune. La mignonne, elle, en face, les adorait et profitait pour glisser l’une d’elles dans la fente électronique. Qu’un seul geste, ordinaire, qui endettait l’être la seconde suivante.
Après, un porteur l’emmenait vers l’ascenseur. Il grimpèrent jusqu’au second étage, l’homme lui ouvrit la porte de sa chambre et lui rendit la clef. Une chambre agréable à regarder, un lit double, une télévision, un téléphone, de beaux rideaux, un bureau et une salle de bain assez large et respectable. Plus, un balcon avec vue sur la piscine et le jardin. Bref, rien de spécialement vindicatif quant à la profondeur de l’existence à Uméa Kriten, cette belle demeure dont le but de son existence devenait clair et limpide si l’on se référait à la fortune de son mari.
Avant d’entreprendre quoi que se soit, Kaska descendit dans le jardin et plongea dans l’eau. Une petite baignade bien matinale, quelques brasses, encore de la réflexion et il retournait dans sa chambre. Il avait faim, mais n’osait pas appeler le service d’étages. Ce sarcasme démangeait son corps, jusqu’au plus profond de ses os, il ressentait aussi une certaine affection envers cette fille, cette pauvre demoiselle disparu dans les méandres des compagnies offshore et des zones hors taxes. Des numéros de comptes en banque dont les propriétaires se gardaient au plus grand anonymat, des fortunes explosant, se transformant en de véritables empires coloniaux, incommensurables, devenant parfois, dans l’imaginaire des pauvres gens, d’authentiques fantasmes idéologiques, sans noms et sans états, juste des fortunes qui n’existent que dans l’imaginaire d’une petite femme, cette existence brisée par un rêve rompu et scellé dès la naissance.
Vers dix heures, l’homme s’installait à une table au beau milieu du salon de thé. Une nouvelle personne, rasé, habillé chiquement et dans son dessein, presque coquet. Il demanda un café, un croissant et un journal francophone. Le temps de d’apprivoiser le serveur, un petit gros, grande gueule, toujours le dernier mot, pour s’en approcher à grands pas.
Je travaille pour la police française et je désire une entrevue discrète avec le directeur de l’établissement ?
Je vais me renseigner.
L’homme, dégourdit et malin, se contenta d’un hochement de tête. Il retourna par la suite vers le bar, servit plusieurs cafés, quelques représentants de commerce un peu pressés, et soudainement il disparut. Franck se contenta alors de lire les nouvelles provenant de la France, plusieurs gorgés de café et dix minutes plus tard, à peine, un grand homme se présenta devant lui.
Bonjour, je suis le directeur de l’établissement, que puis-je faire pour vous ?
L’être portait les costards à merveille, le col de sa chemise se collait parfaitement à son coup, le dos rigide et droit, sa dignité se prononçait surtout au niveau de sa démarche.
Installez-vous seulement ?
Franck se permettait d’inviter le patron d’un luxueux hôtel. Sa démarche n’impressionnait guère, mais apparemment, le fait de montrer son insigne en pays étrangers impressionnait le monde. Juste une petite carte, rien qu’une, fabriquée et vendue sur les marchés de Thaïlande, une contrefaçon parfaite, et l’affaire se concluait à des avantages pécuniaires, pourquoi pas !
L’homme, malgré les empreintes physiques apparentes d’un homme courtois et propre jusqu’au bout des ongles, paraissait en plus intelligent et sûrement très malin. Il laissait alors son client exposer son dévolu, le métier de directeur d’établissements luxueux, tout simplement.
Vous désirez boire un café ?
Non, merci monsieur, je n’ai bu un tout à l’heure.
C’était un homme tout droit sorti des hautes études supérieures, un calme olympien et un regard de chat passif. Il ne réagissait nullement à aucune marque d’intelligibilité.
Monsieur, je vous ai demandé car je travaille pour le gouvernement français et je suis à la recherche d’une ressortissante française. Elle a résidé quelques temps dans votre hôtel.
Comment s’appelle-t-elle ?
Elle s’appelle Uméa Block ou Uméa Kriten. Elle s’est mariée récemment.
Je vois de qui vous voulez parler.
L’affaire se concluait à mesure et Franck n’en revenait pas de se faire respecter aux doigts et à la lettre par de petits civils étrangers. Une femme, milliardaire, veuve, héritière de surcroît, disparaissait mystérieusement entre les Etats-Unis, la France, la Suisse et l’Argentine, et le monde s’en foutait, il ne restait donc juste sa fortune et son influence, et rien d’autre. Pas une larme, pas de nostalgie, voire même du dégoût de la part d’un bon nombre de gens pauvre. La terre pouvait s’arrêter de tourner, l’incrédulité de la jeune femme au sujet de celle-ci restait de vigueur et légion tant que son être et son âme ne prouvait pas le contraire.
Avant d’atterrir, Franck avait reçu une dernière communication de la part de Jack Logan, le petit mot disait du directeur de l’hôtel, un homme de bonne famille, d’origine britannique, dont l’arrière-grand-père, venu d’Ecosse, s’investit, dès son arrivée, dans le commerce de la sardine sur les quais de La Plata. Un commerce à rendement agréable, sans grandes progressions, qui nourrit la famille durant une trentaine d’années et intégra celle-ci au rand de famille moyenne dans ce qui s’appelait alors le nouveau monde. Une belle épopée pour ce bâtard des « Lowlands », irlandais d’origine et élevé aux patates et aux poissons.
Mais en 1929, quand la crise mondiale intervint, l’entreprise familiale déposa le bilan. Les membres de celle-ci se dispersèrent dans les faubourgs de Buenos Aires et leur fortune se dissémina en poussière d’anges quand la monnaie prit l’escalade. Son père naquit à cette époque, un beau bébé qui rejoint les équipes de nuits des manufactures de tissu dès 1952, une période où le renouveau apparut enfin, l’année de son mariage et la naissance de son premier fils, José McCarty, un beau bébé de quatre kilos et demie, cinquante deux centimètres et un futur employé au sein d’un important groupe hôtelier. Une tête à clac trop intelligent pour terminer sa vie à l’usine et trop con pour réussir dans les affaires sans lécher le cul de tous ses partons. Un bon gars certes, mais doté d’un niveau moyen quant à la réflexion morale qu’un être doit entreprendre durant son existence s’il compte un jour faire quelque chose dans la vie et en son sens.
Son mari s’appelle Léonard Block. Le connaissez vous lui aussi ?
Monsieur Block fréquente notre établissement.
Bien ! Quand madame Uméa Block a résidé pour la dernière fois ici, était elle accompagnée de son mari ?
Je n’ai pas tous les noms de notre clientèle en tête, mais si vous le voulez bien, je peux aller vérifier.
Faites !
Franck demanda un second café. Sa sobriété surprenait le serveur, voire même le directeur. Il aspira quelques gouttes bouillantes, le temps de relire quelques paragraphes de son dossier et le directeur revint.
Madame Uméa Kriten a résidé récemment dans la chambre cinq cent huit, sans son mari.
Bien. Il y a des clients en ce moment ?
La suite est libre en ce moment.
Puis-je la visiter ?
Oui !
Quand les deux hommes décidèrent à se lever, les deux serveurs du restaurant les invitaient. Deux gardes du corps au demeurant très attentifs.
Plus tard, Franck se retrouvait dans l’ascenseur en compagnie du directeur. Une stèle noire, longue comme une cigarette avec filtre, regardant en face de lui tel un adjudant de carrière.
Vint le cinquième étage, les deux hommes sortirent de la cage, empruntèrent le couloir, le directeur sortit son passe-partout de son veston et ouvrit la porte du cinq cent huit.
Vous permettez ! Je visite en un clin d’œil.
Monsieur le directeur le laissa entrer sans broncher. Franck de son côté, referma la porte derrière lui et du coup laissa le directeur bredouille au beau milieu du couloir.
Une vaste chambre s’offrait à lui, bien éclairée, peinte d’une couleur saumonée, avec trois grands fauteuils en cuir de taureaux, un bureau en bois noir et un balcon autant grand qu’une terrasse.
L’endroit se reconnaissait d’être inoccupé, une suite présidentielle offerte à un prix déraisonnable par rapport à sa commodité simpliste.
A côté, la chambre à coucher ressemblait fort à la chambre nuptiale type que Franck s’imaginait dans ses éphémères rêves de vie de couple bien rangée et plus ou moins épargnée par la vie trépidante d’agent qu’il s’adonnait à mener. Un beau lit double, une grande armoire blanche, une table à maquillage et une grande baie vitrée. Bref la totale !
L’homme regarda brièvement l’aspect et se dirigea vers la salle de bains. Il ouvrit la porte gentiment et soudainement, non loin de lui, il s’aperçut très vite que la baignoire débordait. De l’eau dégoulinante sous une marre de mousse blanche et rouge. Encore accompagné d’une odeur putrescente, prenant l’individu à la gorge. Un goût visqueux, hors normes, dépassant toutes normalités.
Là, il remarqua un être gisant dans l’eau, alors il se précipita, dégagea la masse hors de la baignoire et déposa le corps au sol, juste à côté. Un petit bout de femme, les yeux ouverts, la peau blanche, des veines translucides sous l’épiderme, une pigmentation très blanche sous une surface froide, imperceptible, inconcevable. Un cadavre vivant et laissant encore apparaître toute la beauté d’une femme belle même dans la mort. Des yeux marron bientôt éteints, ils visaient le plafond, et un visage préservé de toutes violences.
La petite Uméa Kriten dormait comme un enfant dans son berceau et Franck ne pouvait s’empêcher de l’apprécier, observer chaque contour de sa peau. Elle venait de se donner la mort et l’agent la manqua d’une heure, voire deux. L’homme s’en mordait les doigts. La fragilité de son buste se reposait dès lors entre ses deux mains, des os cassant et une peau ramollie, tombant gentiment comme celle d’une vieille dame. Des taches de sang sur son coup et un maquillage dégoulinant, noir âcre et épais comme un liquide coagulant.
Mais malgré l’étrange situation et les yeux du jeune agent remplis d’effroi, une voix délicate intervint dans ce décor irrationnel, l’organe d’une femme, calme, limpide et gracieux. Un son provenant de nul part, presque d’ailleurs. Une intervention incohérente par rapport à la situation. Cette appelle provenait de la chambre, Franck leva alors brièvement les yeux, un geste prompt, et en son égarement, il remarqua la corpulence bien nette d’Uméa Kriten, probablement son double. Une femme simple et belle, debout, les mains collées au corps, portant une longue robe de couleur beige, autant ordinaire qu’une robe de chambre.
La femme regardait l’homme comme si elle le connaissait depuis la classe enfantine. Un vieux couple. Le mari et sa femme volage. Des yeux exprimant clairement la déprime, le dégoût et l’amertume. Une gamine recherchant son père dans le profond de l’œil à Franck. Sa longue taille, malgré l’événement, impressionnait toujours. Une longue femme aux courbes acérées, débridées et fébriles, réanimant à tous les coups la libido de n’importe quels bedeaux se situant à sa portée. Une mèche blonde, une peau mâte, la pauvre suédoise se devant de réussir à devenir mannequin à Paris ou à New – York.
Tu n’as pas besoin de me réanimer ! Je suis là !
Cette expression tressaillit le jeune homme. Son double s’exprimait clairement. Une jeune femme vêtue simplement et démaquillée comme si elle comptait aller se coucher, dormir quelques heures avant le lever du soleil. Une chambre d’hôtel, un lit double, juste un passage.
Franck Kaska , Daniel Gindraux, 2003, roman policier, 8 chapitres.
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